For Heaven’s Sake est le projet de Guillaume Nicolas et il n’est rien de dire que son dernier opus en date, Paha Sapa / Mako Sika, a un troublant pouvoir. Ses cordes chamaniques déploient une musique fumigène et mystique dont les charmes redoublent au gré du mystère d’un verbe francophone. Entrevue avec le responsable de cette « musique des mondes » : un jeune homme plein de verve… et de projets.
L'atmosphère chamanique de ta musique, sur Paha Sapa / Mako Sika, traduit-elle chez toi une ouverture culturelle où est-elle aussi affaire de croyance ? Dirais-tu que ta musique porte un feeling religieux ?
Oh oui, définitivement. Pour répondre à ta première question, je dirais que ma musique traduit, je l'espère, mon ouverture culturelle qui est directement liée à mes croyances personnelles et à ma passion pour tout ce qui touche aux religions et à la foi. Depuis tout petit, c'est quelque chose qui me fascine. J'ai toujours été extrêmement attiré par les croyances et les religions du monde entier, ainsi bien évidemment que l'iconographie religieuse traditionnelle. La Bible ou encore Le Livre Tibétain de la Vie et de la Mort sont sans aucun doute des ouvrages qui ont été extrêmement influents au cours de ma vie, non seulement dans mon approche du monde et des autres en tant qu'Homme, en tant qu'être humain, mais aussi dans ma musique et mon écriture au fil des ans. Et en ce qui me concerne, tout ceci est fortement et intimement lié à une ouverture culturelle sur les différentes religions du monde, les différentes représentations de la foi et des croyances tout autour du globe. Les cérémonies chamaniques amérindiennes, les processions catholiques, les méditations orientales, ces différentes manifestations spirituelles et religieuses me passionnent et me fascinent toutes autant les unes que les autres. Et ceci se ressent probablement sur mon travail. Le titre de l'album, qui traduit lui-même un feeling humain et spirituel très fort à mes yeux, m'est venu aux Etats-Unis après une expérience chamanique très forte vécue là-bas. Et donc, pour répondre à ta seconde question, je dirais que oui, ma musique porte, je pense, un feeling très spirituel, notamment dans l'écriture, les textes, bien que sur Paha Sapa / Mako Sika, je trouve cet aspect développé en filigrane seulement par rapport à ce sur quoi je travaille actuellement. Le prochain album sera probablement beaucoup plus prononcé, beaucoup plus profond, et définitivement plus directement influencé par ce feeling religieux.
En configuration live, comment défendras-tu ces titres (et qui t'accompagnera si tu te produis) ? As-tu retrouvé l'envie de la musique live, jouée à plusieurs, ou ça te semble encore derrière ?
Oui, bien sûr, j'ai très envie de jouer live, surtout que c'est une musique qui prend tout son sens, toute sa magie, tout son envol sur scène. Après la très longue tournée européenne de 2005/2006, j'étais vraiment fatigué et j'avais perdu l'envie de jouer en concert. Je pense que je ressentais surtout le besoin de vivre autre chose, de découvrir d'autres univers, d'autres sentiments, d'autres sons, d'autres traditions et de m'ouvrir aux richesses culturelles, spirituelles et humaines du monde. Après cette tournée, j'ai beaucoup voyagé et pris du temps pour moi, pour prendre du recul et réfléchir quant à la direction que je voulais donner à ma musique et à ma vie. Pour certains, un break aussi long, près de 5 ans, peut paraître extrêmement long, mais pas pour moi. Tu sais, j'ai toujours fait de la musique par amour, par passion, par envie, et avec, je l'espère, une grande humilité, un côté "Do it yourself" très artisanal, très simple et très pur, et jamais sous aucune pression extérieure ou en recherche d'un quelconque objectif commercial. Ce qui signifie que je suis entièrement indépendant et libre. Donc, ces 5 années de break, aussi bien discographique qu'en terme de concerts, étaient indispensables, j'avais envie et besoin d'autre chose. Faire grandir et évoluer mon écriture, faire mûrir mes couleurs, mes désirs et mes envies humaines et musicales. Et tout ceci devait impérativement passer par des voyages, par l'ouverture aux autres, par l'apprentissage de très nombreux instruments du monde entier au fil de mes découvertes musicales et de mes rencontres, par la lecture et l'apprentissage de langues et dialectes. Et aujourd'hui, bien sûr que j'ai envie de repartir en tournée, de rejouer live. Il n'y a rien de plus beau et de plus fort que de partager ces chansons avec d'autres musiciens, d'autres sensiblités artistiques sur scène. Pour l'instant cependant, je me focalise sur la suite de Paha Sapa / Mako Sika, car j'ai tant écrit ces dernières années que je souhaiterais encore sortir un, voire deux disques, et proposer plusieurs couleurs, plusieurs ambiances, plusieurs univers, avant de véritablement rejouer sur scène et repartir en tournée, afin de varier les chansons et les plaisirs.
Exclus-tu l'anglais/l'américain pour l'avenir ? Est-ce une langue qui te tenterait sur la longueur d'un disque ou au contraire, le temps passant te renforce-t-il dans ta conviction francophone ?
Au fil du temps, la conviction francophone est en effet de plus en plus renforcée. Personnellement, j'envisage l'univers musical de For Heaven's Sake exclusivement ancré dans une écriture en français. J'aime cette langue, j'aime ces mots, j'aime aussi le travail et le défi que ça représente de faire sonner cette langue dans un contexte musical fort et dense. Je pense sincèrement qu'il y a beaucoup à faire avec le français. J'ai toujours privilégié la sincérité et l'intégrité dans ma musique. Et écrire et chanter en français est pour moi le seul moyen de ressentir cette honnêteté dans mes propos, dans mon message. Pourtant, je n'écoute pratiquement aucun groupe, aucun chanteur français. A l'exception de mon amour immense pour les musiques du monde entier, les musiques ethniques et traditionnelles, notamment indiennes et orientales, je dirais que 99,99% de ma culture musicale, littéraire et cinématographique est américaine. De plus, j'aime énormément ce pays, j'y passe beaucoup de temps chaque année, j'adore voyager aux quatre coins des USA, donc je me sens profondément plongé humainement dans un feeling très américain, j'ai beaucoup d'amis là-bas et il est extrêmement agréable d'y travailler ( Paha Sapa / Mako Sika a été mixé à New York en compagnie d'un de mes meilleurs amis, le formidable producteur Kevin Salem ). Donc, pour beaucoup, il semblerait naturel que je sorte un album en anglais, et pourtant, je doute très fort que cela arrive un jour. Bien qu'aujourd'hui, je me sens quelque part plus influencé et plus touché par l'Amérique que jamais, j'aurais profondément l'impression de "voler" quelque chose si je chantais en anglais. Je suis tellement fasciné par l'écriture de Bruce Springsteen ou encore Bob Dylan, il est hors de question que je m'essaie à écrire quelque chose de médiocre en anglais. Je préfère de très loin me servir de toute cette "influence" américaine que je porte aujourd'hui en moi, de toutes ces expériences, et faire ressortir ceci en utilisant ma langue maternelle que j'aime, le français. Ceci dit, je n'ai absolument rien contre les groupes français qui chantent en anglais. Certains font ça extrêmement bien. Mais je crois qu'au fond de moi, je suis toujours beaucoup plus touché par les "originaux", tu vois ce que je veux dire ? Je crois que j'ai vraiment besoin de sentir que le chanteur d'un groupe s'exprime, tant vocalement qu'au niveau de l'écriture, dans sa langue maternelle. Mais c'est un sentiment extrêmement personnel, qui ne regarde que moi et ma vision très personnelle de ma musique, de For Heaven's Sake. J'ai d'ailleurs de très bons amis français qui jouent dans d'excellents groupes et qui chantent en anglais. Ils sont tous très doués. Mais au fond de moi, j'ai toujours un peu plus de mal à être touché par le fond, par le propos lorsque j'entends un français chanter en anglais. Ceci dit, pour répondre à ta question un peu plus en profondeur, je dirais que bien que je n'envisage pas d'écrire et de chanter dans une autre langue que le français ( tout en continuant, par contre, à donner à mes chansons des titres issus de différentes langues du monde ), certaines des nouvelles chansons que je travaille actuellement sont constituées, au niveau des mots, des textes, sur des dialectes très anciens, notamment amérindiens, des mots issus de processions chamaniques, des termes quasiment disparus et oubliés aujourd'hui. Il se pourrait donc très fort que cela ressorte un jour dans mon travail. J'aime la sonorité musicale de ces mots, et tout le mystère autour. Alors, il se pourrait qu'à l'avenir, il y ait parfois autre chose que du français sur mes albums, mais ce ne sera définitivement pas de l'anglais, mais plutôt quelque chose de rare et qui repose plus sur des expressions symboliques et rythmiques que de véritables mots.
Tu as déjà avancé sur les prochains albums, le voyage semblant avoir porté en toi une fièvre créatrice. Dans quel sens vois-tu ton écriture évoluer par rapport à ce que nous connaissons de toi aujourd'hui ?
Comme je le précisais un peu plus tôt, je suis actuellement en train de travailler sur l'album suivant, sur la suite de Paha Sapa / Mako Sika. Il est encore un peu difficile de décrire à quoi cet album va ressembler, car j'ai le choix entre de très nombreuses directions, de très nombreux univers et de très nombreuses couleurs. Pour sûr, comme je le disais, cet album aura une direction spirituelle forte, un feeling religieux beaucoup plus prononcé et marqué. A la base, je voulais que cet album, qui s'intitulera Pandemonium, sorte très rapidement après Paha Sapa / Mako Sika, et soit composé de chansons écrites et enregistrées à la même période que ce dernier, car j'ai énormément composé ces dernières années et je dispose de près d'une centaine de chansons dans mes archives. Cependant, avec un peu de recul, aujourd'hui, j'ai envie de prendre un tout petit peu plus de temps que prévu avant de sortir ce disque, je n'ai pas envie qu'il soit si rapproché que cela de son prédécesseur. De plus, cet été j'ai écrit une dizaine de nouvelles chansons, et je songe aujourd'hui à enregistrer ces morceaux en cette fin d'année, les mixer en début d'année prochaine, et sortir ce disque dans le courant de l'année prochaine. On verra. J'aime beaucoup la direction que prennent ces nouvelles chansons. Certaines sont très heavy, très sombres, d'autres, au contraire, extrêmement intimistes, acoustiques, et enfin, une bonne poignée de ces nouvelles chansons ont un feeling extrêmement oriental.
Pandemonium et 13 porteront-t-il un propos musical différent ou constituent-ils une espèce de masse, qui complèterait le récent album à la manière d'une trilogie ?
Non, non, il n'y a absolument aucun concept, aucun idée de trilogie derrière tout ça. A la base, je voulais sortir ces trois albums de façon extrêmement rapprochée, car encore une fois, j'ai tant écrit et enregistré ces dernières années que j'ai profondément envie de sortir et partager toutes ces chansons. Mais ces différents albums sont totalement indépendants les uns des autres, tout comme au sein même de chacun de ces disques, chaque chanson est indépendante. Il n'y a donc définitivement pas de concept-album en vue. En ce qui concerne le propos musical, je pense que ces albums à venir seront à la fois proches et totalement différents de Paha Sapa / Mako Sika. Proches car au final, je pense, et j'espère surtout, avoir un son assez personnel, une production originale et un univers bien particulier, assez marqué. Donc, je pense, et j'espère dans un sens, que quoi que je fasse, il y aura toujours une sorte de "patte", de "signature" musicale qu'on reconnaitra immédiatement. Et différents car étant autant influencé par les musiques traditionnelles afghanes que par le black metal, j'ai envie d'exprimer toutes ces influences et toutes ces références dans ma musique. La pire chose qui puisse arriver à un artiste est de se répéter, de tourner en rond, et à force, de s'auto-parodier. Donc, forcément, je ne pense pas reproduire désormais pour la suite des formules ou des sons déjà utilisés sur Paha Sapa / Mako Sika. J'ai envie de partir dans d'autres directions, d'utiliser d'autres instruments, d'autres couleurs, d'autres structures, ce qui donnera forcément alors un propos musical différent, mais pas pour autant radicalement opposé dans sa mise en son ou dans l'esprit à Paha Sapa / Mako Sika. De toute façon, tu sais, j'ai toujours vu les albums comme étant des "instantanés" d'une vie, comme une carte postale d'un moment bien précis dans la vie de l'artiste, de celui qui a donné vie et naissance à ces chansons. Donc, on verra dans les semaines et les mois à venir la direction que prendront Pandemonium et 13. Mais je pense que ceux qui ont aimé Paha Sapa / Mako Sika auront sans aucun doute de grandes chances d'aimer ces albums suivants, car on y retrouvera probablement un esprit et un univers proches, avec cependant de nouvelles directions, de nouveaux sons, et de nouvelles orientations, une évolution certaine.
Pourquoi ne souhaites-tu pas trop t'appesantir sur le contenu des textes ? Leur intimisme doit-il nous opposer un mystère ? Devenons-nous en responsables, chacun de notre côté, au sens où nous devrions nous frayer le chemin ?
En effet, je n'aime pas trop parler du contenu de mes textes ou des titres de mes chansons. L'écriture est pour moi une étape extrêmement importante et personnelle, et une fois un texte terminé, je préfère de très loin l'idée que les gens s'approprient ces paroles, ces mots, à travers leurs propres yeux, leur propre vie, leurs propres expériences, leur propre sensiblité, leur propre vécu, leurs propres sentiments. C'est là toute la beauté et tout le charme de l'écriture, je trouve. Qu'un même texte puisse évoquer des choses et faire ressentir des émotions totalement différentes d'un individu à un autre. C'est magnifique. Et je pense que si je devais donner ma propre explication de ces textes, de ces paroles, de ces mots, si je devais donner la clé en quelque sorte, ça tuerait tout ce charme. Je trouve ça beaucoup plus magique, beaucoup plus profond et beaucoup plus intéressant de laisser les gens se faire leur propre interprétation et ressentir ces textes à leur manière, pas à la mienne. Donc, je pense que le contenu des textes doit rester extrêmement personnel, mystérieux, pratiquement secret pour celui qui les écrit. Et ensuite laisser le lecteur ou l'auditeur se "frayer un chemin", comme tu dis. Je trouve que ça donne beaucoup plus de sens à une oeuvre que son créateur laisse libre cours à celui qui la recevra de la ressentir par ses propres moyens, avec sa personnalité, plutôt que le guider dans la direction personnelle qui l'a inspiré à donner vie et naissance à ses textes, ses mots.